COURS DE DROIT CONSTITUTIONNEL GÉNÉRAL
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Cours
écrit par O. CAMY
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CHAPITRE
V : LA VEME REPUBLIQUE OU LE REGIME AMBIGU
Section1 : la nature du régime
Contrairement
aux régimes précédents (les IIIème et IVème
Républiques), la Vème n'est pas un régime né de
compromis entre tendances ou partis politiques. La Constitution de la Vème
est l'œuvre d'un seul homme, le général de Gaulle, écrite
par ses fidèles partisans comme M. Debré. C'est pourquoi elle
est fondée sur une logique ou un système juridiques tout
à fait cohérents et originaux. Ce système se justifie par
une finalité très claire, très simple : donner enfin à
la France un véritable régime de séparation des pouvoirs
adapté à sa mentalité, à sa culture et ses moeurs
politiques. Si ce but est atteint, alors seront reconstruits sur des bases solides
des pouvoirs exécutif et législatif forts, équilibrés
et légitimés.
Surtout, on en finira avec les précédents régimes
qui selon M. Debré « ont donné en droit et en fait la totalité
du pouvoir d'État au Parlement » ; ce qui aboutissait à
un « système dangereux et impraticable » qualifié
par lui d'« impossible régime d'assemblée ». Le but
étant connu, pour comprendre les moyens que le général
de Gaulle va imaginer et mettre en place, il faut revenir sur l'analyse qu'il
fait de la politique française. C'est cette analyse ou ce diagnostic
qui explique réellement la nature profonde de notre régime.
§1
le diagnostic
Ce diagnostic est donné très tôt par le général
de Gaulle, notamment dans le discours de Bayeux du 16 juin 1946. Pour le général
de Gaulle, il y a un « mal français » que les précédents
constituants n'ont pas aperçu ou ignoré. Ce mal, c'est «
notre vieille propension gauloise aux divisions et aux querelles ». Par
nature ou tempérament, les français sont portés à
se diviser et oublier les intérêts supérieurs du pays. Les
conséquences au niveau politique sont les suivantes par ordre de conséquence
:
- la division du suffrage (en courants d'opinions irréductibles)
- la multiplication et la rivalité des partis
- l'instabilité gouvernementale et institutionnelle
Le risque ultime est la désaffection des citoyens à
l'égard de leur régime et la tentation de la dictature. Les 3
précédentes Républiques n'ont-elles pas fini ainsi ? Bien
sûr, il est des périodes où les français savent se
rassembler à droite ou à gauche et oublier leurs divisions ; ce
qui conduit à une simplification du système des partis et à
une la stabilité gouvernementale. Mais ces périodes ne sont que
provisoires.
§2
les remèdes
A) le retour à l'orléanisme :
La spécificité de ce mal enraciné dans notre
psychologie et notre sociologie justifie que l'on mette en place un parlementarisme
original, adapté ; cela afin que les institutions nouvelles « compensent
par elles-mêmes les effets de notre perpétuelle effervescence politique
». Il nous faut un parlementarisme à la française différent
du parlementarisme à l'anglaise partout appliqué en Europe ; ce
dernier ne pouvant qu'échouer en France car il est tout entier fondé
sur l'existence d'un suffrage universel non divisé conduisant à
un système de partis simple, efficace et finalement à la stabilité
gouvernementale. Ce qui est une situation rare, voire exceptionnelle en France.
Le parlementarisme à la française sera un parlementarisme
orléaniste qui donne au Chef de l'État un rôle essentiel,
celui d'arbitre ; un arbitre qui incarne naturellement l'intérêt
national, préserve la séparation des pouvoirs et doit être
le garant ultime de la survie de l'Etat et de son régime. Ce qui implique
qu'il peut entrer dans le domaine gouvernemental mais aussi parlementaire sans
pour autant se substituer au Premier ministre et au Parlement.
Le général de Gaulle trouve donc la solution dans
notre histoire en revenant à une formule déjà utilisée
par Louis Philippe (sous la Monarchie de Juillet) ou encore Mac Mahon (sous
la IIIème république jusqu'à la crise de 1877). Peut-être
aurait-il pu trouver la solution à l'étranger en se référant
notamment au régime présidentiel américain. Les américains
n'ont-ils pas réussi à instaurer une séparation des pouvoirs
rigoureuse avec un Chef d'État élu au suffrage universel capable
de parler au nom de tous ?
B) la tentation d'imiter le régime présidentiel
:
La tentation d'imiter le régime présidentiel a sans
doute existé et continue d'exister chez les gaullistes (cf. Ms Seguin,
Balladur). M. Debré dans son discours du 27 Août 1958 reconnaît
les qualités de ce régime. Mais deux raisons, l'une conjoncturelle,
l'autre structurelle s'opposaient en 1958 à ce que les gaullistes aillent
vers cette solution.
a) conjoncturelle : le régime présidentiel à
l'américaine exige qu'on fasse élire au suffrage universel le
Président ; mais compte tenu de la composition du corps électoral,
il y avait deux risques que ne voulaient pas courir les gaullistes :
- qu'un candidat communiste soit élu
- qu'un candidat élu soit minoritaire en métropole
et majoritaire dans les ex-colonies.
b) structurelle : il fallait mettre en place une séparation
sticte ; cela supposait le non respect de la loi constitutionnelle du 3 juin
qui exigeait la mise en place d'une responsabilité obligatoire du Gouvernement.
Le général de Gaulle lors du débat du 2 juin à l'Assemblée
Nationale sur la loi constitutionnelle déclarait : "Ce texte spécifie
que le Gouvernement doit être responsable devant le Parlement, ce qui
est incompatible avec un régime présidentiel... Le futur Président
de la République ne pourra se confondre avec le Chef du Gouvernement,
puisque celui-ci sera responsable devant le Parlement". De plus, cela supposait
que l'on trouve un remède aux inconvénients (blocages, conflits...)
propres à ce type de séparation.
Voilà pourquoi la solution du parlementarisme orléaniste fut préférée. Solution que l'on trouve tout entière ou presque dans le discours de Bayeux. Mais de Gaulle et M. Debré ne revendiquent pas explicitement cette étiquette : ils se contentent d'insister sur la nature parlementaire du régime. Ils admettent cependant que l'autorité donnée au Chef de l'État constitue une innovation. Cette innovation est porteuse d'ambiguïtés qui continuent de troubler les commentateurs.
§3
: les ambiguïtés du nouveau régime :
A) Ambiguïté quant au rôle du chef de l'Etat
:
Le président « arbitre » doit-il se contenter
de diriger l'Etat ou peut-il diriger l'action gouvernementale? Doit-il inspirer
un programme gouvernemental ou dans certains cas s'y opposer ? Le président
peut-il demander au gouvernement de démissionner ? Il faut reconnaître
que la Constitution ici ne donne pas de réponse nette et laisse donc
à la pratique [ou encore aux conventions de la Constitution] jouer un
grand rôle.
B) Ambiguïté quant à la nature du régime
:
Compte tenu du rôle important du chef de l'Etat qui sera
élu au suffrage universel, ne faut-il pas admettre que le régime
a des traits du régime présidentiel ? Ce qui justifie l'expression
de M. Duverger qui parle de « régime semi-présidentiel ».
Mais la présence des facultés de révocation est incompatible
avec l'idée de régime présidentiel. Compte tenu du fait
que le gouvernement peut se sentir responsable devant le président (notamment
dans les périodes de concordance entre majorité présidentielle
et parlementaire), ne faut-il pas parler de régime parlementaire «
dualiste » ? Mais le dualisme n'a pas été instauré
par la Constitution. La Premier ministre est libre juridiquement de refuser
de donner sa démission au président. Le président ne peut
que faire pression sur lui s'il en a les moyens politiques pour l'inviter
à partir.
On ne peut que suivre l'opinion de M. Goguel qui dira :
« Le régime établi n'entre dans aucune catégorie
». Quant au général de Gaulle lui-même, il avait déclaré
lors de la conférence de presse du 11 avril 1962 : « Je sais bien
qu'il y a des exégètes qui s'incommodent de ne pouvoir faire
entrer la Constitution dans l'un des deux moules rigides qui seraient, à
les en croire, les seules conceptions possibles pour les institutions de la
France... Disons si vous voulez que notre Constitution est à la fois
parlementaire et présidentielle, à la mesure de ce que nous commandent
à la fois les besoins de notre équilibre et les traits de notre
caractère ».
Nota : pour la plupart des observateurs de l'époque (1958), la Constitution ouvrait la possibilité de deux phases successives, normalement prévisibles : la première phase avec de Gaulle, Président de la République ; sa personnalité dominera le fonctionnement des institutions ; et la seconde phase, quand de Gaulle ne sera plus (quand l'affaire algérienne sera réglée), c'est un régime parlementaire qui pourrait revenir à la IIIème République telle qu'on l'avait conçue à l'origine
§4
la rupture avec les précédents régimes parlementaires :
Précisons en quoi la formule choisie par le général
de Gaulle prétend répondre aux problèmes rencontrés
par les précédents régimes (instabilité gouvernementale,
gouvernement d'assemblée cachant une partitocratie..) et doit provoquer
une rupture avec ces régimes. Le système juridique originel de
la Vème a au moins trois objectifs qui manifestent cette rupture :
a) l'équilibre et la stabilité du régime
ne doivent plus dépendre du seul suffrage universel tel qu'il s'exprime
à travers les élections législatives.
b) le pouvoir législatif ne doit plus être souverain.
En conséquence les autres pouvoirs exécutif et judiciaires ne
doivent plus procéder de lui.
c) les partis politiques ne doivent plus décider de la
composition et du programme du Gouvernement.
a) le résultat
des élections législatives ne doit plus être essentiel.
Si ces élections conduisent à un multipartisme intégral,
à l'apparition de majorités fragiles et hétéroclites
(comme sous les précédents régimes), le Gouvernement sera
affaibli mais il pourra compter sur les armes fournies par la rationalisation
et en principe sur un Président arbitre titulaire de pouvoirs essentiels
(pouvoirs qui sont par exemple le droit de dissolution utilisable sans contreseing
(art 12) ou le recours au référendum ordinaire ou constitutionnel
(art 11 et 89)...). Ces compétences sont à mêmes de dissuader
le Parlement de s'opposer systématiquement au Gouvernement. Le président
de la République devient selon l'expression de M. Debré la "clef
de voûte " du régime. C'est de lui dont dépendent la stabilité
et l'équilibre du régime.
Reconnaissons que cette hypothèse anticipée en 1958
ne s'est pas réalisée. Il n'est pas exclu cependant qu'une telle
situation se produise compte tenu de l'effritement constaté dans les
périodes récentes des majorités de droite et de gauche
et le développement de partis qui sont en dehors du jeu politique classique
(cf. le Front national, les verts). L'hypothèse qui est intervenue et
qui, elle n'avait pas été anticipée par le constituant
: c'est bien sûr la cohabitation. Or, il apparaît aujourd'hui
que le régime a su résister à cette épreuve et n'a
pas sombré dans l'instabilité. Le résultat des élections
n'est donc pas essentiel.
(Mais cela suppose que le Président tienne ici scrupuleusement
son rôle d'arbitre. Le Président doit être neutre pour pouvoir
s'interposer. Cela est un peu une utopie à partir du moment où
le Président est élu au suffrage universel depuis 1962. Il représente
en effet tout un camp politique et a beaucoup de mal à prétendre
incarner un intérêt général abstrait).
b) le pouvoir
législatif ne doit plus être "souverain".
La Constitution de la Vème République exclut le
régime d'assemblée pour au moins deux raisons juridiques :
1° au dessus du Parlement, il y a maintenant le Président
de la République dont émane le Gouvernement. L'investiture parlementaire
est remplacée par une investiture présidentielle. C'est le Président
qui nomme le Premier ministre (art 8) après l'avoir choisi librement
en droit ; ce dernier peut composer son Gouvernement qui entrera en action sans
autorisation parlementaire préalable. Certes le Gouvernement devra obtenir
la confiance d'une majorité de députés (mais après
sa nomination) pour pouvoir faire adopter ses lois et ne pas être renversé.
Mais il n'est plus complètement dépendant de cette majorité.
Il reste que cette dépendance continuera à persister
notamment dans les périodes de cohabitation où le gouvernement
doit rechercher un appui avant tout au Parlement plutôt qu'à l'Elysée.
2° d'une autre manière, le pouvoir législatif dont maintenant tenir compte de la tutelle du pouvoir judiciaire avec la création d'une Cour constitutionnelle ; celle-ci pourra contrôler la constitutionnalité de la loi (art 61). Certes, la IVème république avait institué un Comité constitutionnel chargé de vérifier l'adéquation de la loi à la Constitution. Mais en cas de contradiction, c'était la Constitution qui devait être modifiée. Selon l'article 93 de la Constitution de 1946, "la loi qui, de l'avis du Comité, implique une révision de la Constitution, est renvoyée à l'Assemblée Nationale pour nouvelle délibération. Si le Parlement maintient son premier vote, la loi ne peut être promulguée avant que la présente Constitution n'ait été révisée..."
c) les partis
politiques ne doivent plus contrôler le fonctionnement de l'Exécutif
et plus globalement le fonctionnement du régime. Selon l'article 4, ils
doivent se contenter de "concourir à l'expression du suffrage". Bien
sûr, ils feront beaucoup plus en fait mais le retour à la
partitocratie semble impossible.
Deux éléments juridiques permettent d'expliquer
ce pronostic qui s'est réalisé :
- le passage au scrutin majoritaire à 2 tours pour l'élection
des députés et en 1962 du Président de la République
; cela favorise aux élections législatives un phénomène
de bipolarisation (apparition de 2 grandes pôles politiques droite gauche
avec des alliances électorales des grands partis et sous représentation
des petits partis) et par conséquent à l'Assemblée un phénomène
majoritaire. Du coup, le Premier ministre n'est plus l'otage de petits
partis pour composer son Gouvernement. Cela dit un mode de scrutin ne peut pas
tout...
- le passage à une investiture présidentielle ;
cette investiture contrairement aux investitures parlementaires des III et IVème
Républiques ne peut plus être contrôlée par les partis
politiques. Certes, il peut arriver que le Président ait été
un chef de parti ou conserve une influence sur certains partis mais il ne pourra
choisir son Premier ministre au regard de ses seules préférences
partisanes sauf à nier la logique parlementaire du régime. Le
Premier ministre doit aussi avoir la confiance de l'Assemblée. C'est
encore plus vrai en période de cohabitation.
§5
les risques inhérents au nouveau régime :
La logique du régime que nous venons de formaliser a une
caractéristique essentielle : la Vème République doit pouvoir
être un régime stable, respectueux de la S des P sans dépendre
de la réunion de conditions politiques (résultat des élections
législatives, systèmes des partis...). Cependant, le destin du
régime peut être hypothéqué par la réalisation
de deux risques politiques :
A le premier risque concerne le rôle du chef de l'Etat :
il faut que le Président s'en tienne à son rôle d'arbitre
(art. 5). Or l'arbitrage implique nécessairement deux choses très
difficiles à mettre en œuvre : neutralité et non interventionnisme.
- Neutralité : le président est censé être
selon une vieille expression de B. Constant un "pouvoir neutre". Il doit se
tenir sur la réserve, s'engageant le moins possible dans le jeu partisan
et ne s'identifiant pas à tel parti, à telle option idéologique.
- Non interventionnisme : le président ne doit pas s'impliquer
dans l'action gouvernementale ou législative dans ce qu'elles ont de
partisan, de quotidien. Placé au dessus des autres pouvoirs et
des partis politiques, il doit être en charge uniquement de l'essentiel
intervenant pour faire respecter les institutions, définir les objectifs
à long terme (article 5) ou en cas de confusion, crise grave sauver l'État
et son régime (article 16).
Si le chef de l'Etat ne s'en tient pas à ce rôle,
alors l'équilibre et la stabilité du régime se trouvent
menacés. Or il se trouve que tout au long de la Vème République,
on a pu constater que les présidents en titre ont été tentés
de sortir de leur rôle d'arbitre ; cela que ce soit en période
normale (concordance entre les majorités présidentielle et parlementaire)
ou durant les cohabitations. Dans le premier cas, le chef de l'Etat s'est comporté
en véritable chef de l'Exécutif empiétant sur les pouvoirs
du gouvernement (au risque du présidentialisme). Dans le deuxième
cas, affaibli il a été tenté de jouer un rôle de
contre pouvoir face au gouvernement issu d'une majorité différente
de la sienne (au risque de l'instauration d'une dyarchie discordante au sommet
de l'Etat).
B le deuxième risque concerne le rôle du Parlement : la Constitution de la Vème République a multiplié les précautions pour éviter un retour à l'instabilité parlementaire connue sous la IVème, IIIème République... Modification du mode de scrutin, renforcement de la rationalisation (qui permet au gouvernement de maîtriser la procédure parlementaire cf. les nouvelles armes : le vote bloqué, le fameux 49-3...), nouvelles compétences données au Président d la République dont la dissolution. On a donc tout prévu pour maîtriser le parlement sauf cette situation qui s'est effectivement réalisée : l'apparition de majorités claires soudées, disciplinées à droite comme à gauche par le jeu normal des élections. Résultat : l'Exécutif s'est trouvé surarmé et le Parlement affaibli durablement. Le risque est donc un déséquilibre des pouvoirs au détriment du Parlement ; déséquilibre qui s'est confirmé tout au long de la Vème République et auquel on a timidement essayé d'apporter des remèdes.
Bilan :
vers une VIème République ?
La Vème république a atteint un de ses objectifs
majeurs : mettre en place un cadre favorisant la stabilité politique,
institutionnelle. L'instabilité notamment parlementaire pouvant générer
des crises ministérielles à répétition n'est plus
un souci, une obsession du corps politique ou de la Nation. Cependant la Vème
République a échoué dans sa tentative d'instaurer un véritable
équilibre des pouvoirs. Deux raisons :
- l'une ancienne : depuis 1958, l'affaiblissement du Parlement
qui s'est trouvé abaissé, incapable d'assurer pleinement son rôle
législatif et surtout de contrôle. On verra que malgré certaines
réformes constitutionnelles récentes, le mal est toujours là.
- l'autre récente : depuis 1986 et la première cohabitation,
on constate que le rôle et surtout l'autorité du président
peuvent connaître des variations considérables. Le président
a pu jouer pendant 28 ans le rôle prééminent de chef
de l'Exécutif à l'américaine et puis avec la situation
de cohabitation devoir complètement abandonner ce rôle au
risque d'être réduit à l'inaction surtout en politique intérieure.
Ces deux situations certes ne violent pas la lettre de la Constitution mais
ne correspondent pas à son esprit. Où est le président
arbitre, médiateur et visionnaire voulu par le G. de Gaulle ? Dès
lors est apparu un risque réel d'affaiblissement de la fonction présidentielle
qui avait été jugée surpuissante jusqu'en 1986 et de déséquilibre
au sein de l'Exécutif.
Voilà
pourquoi le débat sur une réforme du régime
s'est trouvé relancé à partir des années 90. On
veut à la fois renforcer le Parlement et préserver le pouvoir
présidentiel de nouveaux changements liés aux élections
législatives. L'échec de la dernière dissolution voulue
par le Président Chirac a fini de démontrer que la Vème
République pouvait s'installer durablement dans un système
de cohabitation ; hypothèse qui était toujours apparue jusque
là comme une situation soit impossible (avant 1986), soit exceptionnelle
(depuis 1986). Or la cohabitation provoque certains dysfonctionnements au sein
de l'Exécutif dont on ne peut souhaiter qu'ils durent (rivalité
entre le Chef d'État et le Premier ministre qui s'accroît avec
les échéances électorales, désaccords sur la gestion
de dossiers internationaux et surtout de politique intérieure...).
Quelle solution ? certains ténors gaullistes sont revenus
à l'idée du régime présidentiel ; à gauche
l'hypothèse d'un régime parlementaire moniste à l'anglaise
n'a jamais été abandonnée comme l'a rappelé le débat
récent lors des élections présidentielles. Une solution
de compromis a été trouvée avec la réduction du
mandat présidentiel à 5 ans. Sans doute cette réforme a
l'avantage de rendre plus improbables les cohabitations. Mais curieusement,
les effets de cette réforme sur le fonctionnement du régime, sur
sa nature profonde, les risques encourus ont été à peine
envisagés. Dès lors les partisans de la VIème République
n'ont pas anticipé la possibilité d'un tournant "hyper présidentiel"
de la Vème République ; tournant qui a eu lieu suite à
l'élection de N. Sarkozy. Un effet imprévu de la réduction
du mandat présidentiel et de la coîncidence des mandats parlementaire
et présidentiel... Le chantier de la réforme de la Vème
République n'est pas prêt d'être terminé !
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Nota : précisons que la Vème République malgré
l'originalité de son régime (qui ressemble quant même à
celui du Portugal, de la Pologne aujourd'hui) possède de nombreux traits
communs avec les régimes précédents. Il y a continuité
au moins sur deux points, l'un par rapport à la IVème, l'autre
par rapport à la IIIème :
- la rationalisation : l'idée de la rationalisation n'est
pas abandonnée même si on ne compte plus sur elle seule pour garantir
la stabilité gouvernementale comme sous la IVème République.
La rationalisation est même renforcée. On notera par exemple:
1 l'apparition d'un strict régime de sessions parlementaires
; le Parlement ne peut plus se réunir comme il le veut; ce n'est plus
un organe permanent de la vie politique. Il y a deux session prévues
en 1958 ; l'une à l'automne destinée au budget, l'autre de printemps
destinée au travail législatif ordinaire. Depuis une révision
constitutionnelle du 4 août 1995, il existe une session unique mais dont
le début (octobre) et la fin (juin) sont fixés par la Constitution
et non par le Parlement.
2 la délimitation d'un domaine pour la loi (art 34) ; la
loi ne peut plus tout faire; certaines matières, il est vrai les plus
importantes lui sont réservées.
3 la procédure législative peut être maîtrisée
par le Gouvernement. Il faut noter par exemple les deux nouveautés que
sont le vote bloqué (soit la possibilité pour le Gouvernement
de demander le passage au vote sur un texte en ne retenant que les amendements
qu'il désire) ou encore le fameux 49.3 (soit la possibilité pour
le Gouvernement d'engager sa confiance sur un texte et en cas de non dépôt
de motion de censure de l'opposition de voir ce texte adopté sans vote
de l'Assemblée nationale)
4 la mise en place des incompatibilités parlementaires:
un ministre ne peut être aussi parlementaire. Il doit obligatoirement
choisir entre les deux fonctions.
- par rapport à la IIIème république, c'est
l'orléanisme d'avant la crise du 16 mai 1877. On peut dire que De Gaulle
a réussi là où Mac Mahon avait échoué. Avec
la Constitution de 1958 il y a à la fois:
* un rejet défi de la "Constitution Grévy" :
le Président de la République retrouve les pouvoirs que les lois
de 1875 lui donnaient à l'origine ; notamment le droit de dissolution
et de nommer le Chef du Gouvernement... On peut même dire qu'il y a extension
de ces pouvoirs avec le droit de recourir au référendum ou aux
pouvoirs exceptionnels de l'art 16. Comme l'avait souhaité Mac Mahon,
le Président retrouve un rôle régulateur qui lui est donné
parce qu'il peut parler au nom de la nation toute entière. Attention,
cela ne fait pas de lui un Chef d'Exécutif ou encore un super chef du
Gouvernement. Selon la Constitution de 1958, le Président doit laisser
le champ libre à son Premier ministre et à son Gouvernement qui
selon l'art 20 "détermine et conduit la politique de la nation". Il est
vrai que la pratique comme nous le verrons divergera beaucoup de la lettre de
la Constitution particulièrement sur ce point.
* la reconnaissance du dialogue entre le Président et la
Nation. Mac Mahon se voulait seul responsable devant la Nation, faisant appel
à elle pour régler un conflit entre deux pouvoirs. C'est dans
ce sens qu'il eut recours au droit de dissolution en 1877.
De la même façon, le président sous la Vème
république est responsable uniquement devant le peuple et non devant
le Parlement. Une motion de censure ne peut l'atteindre sauf peut-être
indirectement. Il n'est pas obligé de démissionner si l'opposition
remporte les élections législatives par exemple. Le Président
élu pour 7 ans comme sous la IIIème n'est responsable que s'il
se représente pour un second mandat. De Gaulle ajoutera le cas du référendum
en pratique. Enfin, le Président peut recourir à la dissolution
ou au référendum pour demander au peuple son avis.
La seule innovation par rapport à la IIIème république,
c'est que le Président bénéficie d'une légitimité
plus forte grâce à son élection au suffrage universel. Le
cadre dualiste est maintenu mais avec l'apport démocratique ou césariste
du suffrage universel. C'est cela qui fait que notre régime a un côté
hybride; il est parlementaire mais aussi un peu présidentiel avec cette
légitimité du Président.