La Chine et l'état de droit
- droit du travail .
La Chine communiste
se dote d'un droit du travail
LE MONDE | 31.12.07 | 14h13
PÉKIN ET SHENZHEN CORRESPONDANTS
Elle travaille depuis douze ans pour Heyi Electronics, une entreprise de la
région de Shenzhen (Guangdong) qui fabrique des pièces pour l'électroménager.
Mme Zhang ne souhaite pas donner son prénom. Le 27 décembre 2007,
elle s'est mise en grève, avec quelque 400 travailleurs de son usine
: "A cause de la nouvelle loi sur le droit du travail, (promulguée
le 1er janvier 2008) l'usine doit signer un contrat avec tous les employés.
Mais on s'est aperçu que ces contrats étaient ambigus, avec une
paye horaire très faible, et rien n'était mentionné pour
les heures supplémentaires. Alors on a stoppé le travail",
raconte-t-elle. CHIFFRES
EMPLOI.
En Chine, la population active comprend 760 millions de travailleurs. Parmi
eux, 200 millions sont des migrants venus des campagnes. Le taux de chômage
s'établit à 4,1 %.
RÉMUNÉRATION.
Le salaire minimum mensuel n'est pas uniforme. Il s'élevait, début
2007, à 810 Yuans (75 euros) à Shenzhen, à 780 yuans à
Guangzhou, à 650 yuans à Dalian ou encore à 750 yuans à
Shanghaï. A Pékin, dans la capitale chinoise, il n'atteint que 640
yuans.
[-] fermer
Si la grève reste interdite en Chine, l'entreprise a néanmoins
vite revu sa copie et a proposé aux ouvriers qui travaillent depuis plus
de dix ans, soit de partir et d'empocher 12 mois de compensation, soit de signer
un nouveau contrat le 1er janvier. Mme Zhang a accepté, sous pression,
dit-elle, de son chef de service.
"C'est typique. De nombreuses usines ont cherché à se débarrasser
de leurs travailleurs avant 2008. Si on pouvait avoir les statistiques du chômage,
on s'apercevrait qu'il est tout à coup en très forte hausse !",
assure Duan Haiyu, un jeune assistant dans un cabinet d'avocats de Shenzhen
qui fournit des conseils aux ouvriers sur leurs droits. "Malgré
le fort brassage de main-d'oeuvre en Chine, une partie des ouvriers, notamment
les travailleurs migrants, travaille depuis de longues années dans les
mêmes entreprises", ajoute-t-il.
Parce qu'elle intervient dans un contexte social de plus en plus inégalitaire
et de plus en plus mouvementé, la nouvelle loi sur le contrat de travail
crée une certaine ébullition.
En théorie, ce texte oblige les employeurs à fournir un contrat
de travail écrit à leurs employés. Il prévoit l'établissement
d'un contrat à durée indéterminée (CDI) pour les
salariés qui ont plus de dix ans d'ancienneté et pour ceux qui
ont cumulé plus de deux contrats à durée déterminée
(CDD). La période d'essai pendant laquelle un employeur peu congédier
un nouvel entrant est réduite, et la loi impose des compensations en
cas de licenciement, d'un mois par année travaillée. Dans tous
les cas, elle contribue à augmenter les coûts de main-d'oeuvre,
avec un impact variable selon les populations concernées.
AGGIORNAMENTO
"Les firmes étrangères qui emploient directement des gens
en Chine respectent déjà les lois actuelles. Donc il n'y a pas
de grande différence", dit la responsable française d'un
grand cabinet d'audit qui externalise à Canton une partie de ses opérations.
"Les coûts de la main-d'oeuvre qualifiée augmentent sans cesse
en Chine car il est difficile de garder les gens. Il est certain qu'il y aura
un impact en termes de coûts", réagit un autre Européen,
directeur des opérations d'un groupe espagnol.
Des sociétés taïwanaises de la région ont d'ailleurs
prévenu qu'elles pourraient fermer ou se délocaliser ailleurs
en Asie. Même les groupes chinois les plus prestigieux tentent de remettre
les compteurs de l'embauche à zéro : le géant Huawei s'est
ainsi fait épingler il y a quelques semaines pour avoir tenté
d'obtenir de ses cadres et de ses ingénieurs qu'ils démissionnent
puis soit réembauchés en signant de nouveaux contrats. A l'autre
bout de l'échelle sociale, on a pu voir, fin décembre 2007, à
Shenzhen des masseurs aveugles protester contre leur employeur qui les avait
licenciés dans le même but.
Votée en juin 2007 dans un souci d'aggiornamento social alors même
que la Chine découvrait des cas d'esclavage dans ses briqueteries, la
loi qui entre en vigueur mardi est pourtant plus favorable aux employeurs que
les premières versions du projet, qui avaient provoqué une levée
de boucliers de la part des investisseurs tant étrangers que locaux.
En outre, son application a toutes les chances de demeurer aléatoire
: "Il y a déjà des lois du travail en Chine. Mais aussi bien
la loi de 1992 sur les syndicats que celle de 1995 qui régit le code
du travail actuel, sont restées lettre morte. Il y a un fossé
géant entre ce qu'elles préconisent et leur application",
dit Han Dongfang, de China Labour Bulletin, une organisation de défense
des droits du travail basée à Hongkong.
"Les législateurs chinois dotent leur pays de lois avancées,
souvent inspirées des meilleurs dispositifs européens. Mais ce
n'est pas réaliste : il faut que le coeur du système soit adapté",
poursuit le militant, qui fustige le rôle de figuration de la seule centrale
syndicale chinoise, l'ACFTU (All China Federation of Trade Union), dont les
représentants dans les entreprises privées, quand il y en a, sont
le plus souvent désignés par les employeurs. Ce syndicat est en
outre corseté par sa fonction politique au service du Parti communiste.
La nouvelle loi rend toutefois possible, et c'est une première, la tenue
de négociations collectives : "L'AFTCU n'existe quasiment plus dans
le système économique actuel. Ils ont tout perdu. Mais ils pourraient
se servir de la loi pour retrouver un rôle de contrepoids face aux employeurs.
C'est une opportunité en or. Mais comment faire pour qu'elle ne soit
pas gâchée ?", s'interroge Han Dongfang.
Brice Pedroletti et Bruno Philip